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Bien loin des fantasmes du Gouvernement , la droite et l’extrême droite, qui tentent de faire peser sur la gauche et LFI en particulier la responsabilité des violences la réalité toute crue d’une misère accrue depuis 10 ans
Sans rien excuser, ce reportage de l’humanité dans les tribunaux montre que pour certain plus que du vol il s’agissait de détresse.
Raison de plus pour ne rien lâcher sur les luttes à venir !

Un article paru dans l’Humanité
À la suite de la mobilisation de samedi 17 octobre, les mis en cause des différentes scènes de vol survenues en France comparaissent en ce début de semaine devant les tribunaux. Des profils qui, mis bout à bout, dressent le portrait d’une population bien en peine pour survivre.

Quand il n’a pas le regard dans le vide, il regarde vers le sol. Smaïl, 19 ans, aimerait se faire tout petit, sortir du champ de vision de ceux qui le jugent, au sens propre comme au figuré. Face à lui, des personnages qu’il n’avait jusqu’ici vus que dans les films. La présidente de la cour, ses assesseurs, le procureur et son avocat commis d’office sont réunis, mardi 20 octobre, à la 18e chambre correctionnelle de Bobigny (Seine-Saint-Denis), pour disséquer une vie qu’il ne comprend pas bien lui-même.

Pour le vol d’un téléphone dans une boutique SFR et de quelques vêtements chez Intersport, en pleine manifestation parisienne contre la vie chère samedi 17 octobre, un an d’emprisonnement dont six mois ferme avec incarcération immédiate a été requis contre lui en plus d’une interdiction de paraître dans la capitale pendant un an. « J’étais juste là pour protester contre les prix et ma situation de galère », chuchote-t-il. Son casier est vierge. Sa seule infraction répertoriée : l’absence de présentation d’un billet dans un TGV.

S’il s’est servi par opportunisme dans ces boutiques fracturées par d’autres, c’est pour plusieurs raisons. Le téléphone, c’était « pour l’argent », assume-t-il franchement. S’il est venu de l’Essonne pour manifester à Paris, il comptait dans les jours à venir se rendre en Seine-Saint-Denis pour trouver un acheteur et se faire un billet. Les vêtements, c’était juste pour lui, le froid avançant. « Parfois, mes parents me mettent à la porte pendant deux ou trois jours, d’autres fois plus », explique-t-il timidement.

« Un magasin, ce n’est pas un arbre où on prend des pommes »

Il faudra le concours de son avocat pour découvrir la suite du tableau. Des parents sans le sou, un père violent, et des difficultés à s’insérer professionnellement du fait d’un handicap qu’il cachait jusqu’alors pour ne pas y être réduit. Un trouble de l’audition et un autre de l’efficience. Quand la présidente lui demande s’il perçoit une allocation pour adulte handicapé, ce qui lui « éviterait la galère et d’être ici aujourd’hui », il répond qu’il ne « sait pas comment on fait ».

« Vos difficultés ne justifient pas de faire ce que vous avez fait, assène le procureur de la République. Un magasin, ce n’est pas un arbre où on prend des pommes. Le pillage, c’est l’acte le plus lâche. » Smaïl hoche la tête. « C’est la faim qui a pris le dessus », rétorque son avocat. Le jeune homme écopera de huit mois avec sursis.

Depuis le début de semaine, comme nous avons pu l’observer lors des comparutions immédiates à Paris et Bobigny, les dossiers similaires s’enchaînent. De jeunes garçons, pour une immense majorité, tous dans une situation extrêmement précaire, rattrapés pour avoir agi « sans réfléchir et par effet d’opportunité », comme le décrit le sociologue Fabien Truong, bouleversant des commerçants pourtant coupables de rien. Les quelques militants d’extrême gauche convoqués en salle d’audience le sont pour d’autres faits : des insultes adressées aux policiers ou la casse de lieux symboliques du capitalisme.

« Les jeunes mis en cause dans les pillages ne se projettent pas, n’ont pas grand-chose à perdre », décrit l’universitaire, qui tient à faire un distinguo entre ces jeunes, qui comparaissent pour des vols en parallèle de la mobilisation sociale, et les lycéens mobilisés dans les quartiers populaires scolarisés en filière générale. Si les premiers sont prêts à prendre des risques pour survivre, les seconds « croient tout de même au système même s’ils savent qu’on leur ment ». Ils feraient presque office de privilégiés. Une illustration de l’ampleur de la ségrégation sociale en France qui touche toutes les strates de la société.

« On oublie que ces jeunes qui comparaissent sont allés à l’école maternelle, à l’école primaire, puis qu’ils sont devenus les charrettes de l’exclusion, observe Patrick Bruneteaux, chercheur en sociologie politique au CNRS et membre du Centre européen de sociologie et de science politique. Chaque année, entre 80 000 et 100 000 personnes sortent sans diplôme parce que l’école n’est pas capable de gérer cette fraction des classes populaires. »

La revente pour un petit billet

Issa a 29 ans et il est de ces jeunes sans diplôme ni perspectives. Alors que Paris était noyée sous les fumées des gaz lacrymogènes et les cris de colère, il a préféré rester chez lui, à Stains (Seine-Saint-Denis), pour poursuivre sa petite vie, voir les copains. La routine. Jusqu’au soir venu. Autour de 23 heures, l’une des pharmacies de la ville est attaquée par « plusieurs groupes », énonce la présidente face à l’accusé. Des couches, du lait, des crèmes hydratantes et de l’argent sont dérobés. Le jeune homme assiste aux scènes de loin avant de se rapprocher.

« J’ai juste ramassé derrière les gens », se défend-il. Son magot : un carton de lait infantile. « Il y avait ce carton, je ne savais pas ce que c’était, mais je me suis dit « autant prendre que laisser » ». « Vous savez que vous ne seriez pas allé très loin en revendant ce carton de lait ? », l’interroge la présidente.

C’est oublier qu’il est à quelques euros près. Sans emploi depuis deux ans, il ne perçoit que 651,69 euros de RSA. Un pécule bien insuffisant pour rembourser ses 2 000 euros de dettes enregistrées au Trésor public. Sa dernière tentative de « s’en sortir » s’est soldée par un échec : une expérience comme VTC bien vite écourtée. Il n’avait pas le permis.

Avant cela, il a tenté toutes les possibilités de se faire de « l’argent rapide », souvent au détriment d’une loi qui ne pèse pas grand-chose devant la nécessité. Entre 2009 et 2025, Issa a été condamné sept fois pour escroquerie ou trafic de stupéfiants. « On se demande : vous êtes un sot, un profiteur ou un opportuniste ? », interroge la présidente, sans pitié. Il ne répondra pas à la question, tête désormais baissée. Il sera condamné à six mois d’emprisonnement pour recel.

« Ne pas prendre en compte cette histoire sociale, c’est les déshumaniser »

D’autres viennent d’ailleurs, comme Oussama, 23 ans, en France depuis seulement deux mois, mais le niveau de détresse sociale est commun. Depuis son arrivée, après être passé par l’Espagne et l’Allemagne, il dort dans une voiture abandonnée près de la gare du Chesnay (Yvelines). « Je suis venu pour travailler », promet ce diplômé en pose de parquet. Sans succès pour l’heure.

En attendant, il fait comme il peut pour vivre. Dans quelques mois, il comparaîtra pour un vol de denrées alimentaires à Aldi, chaîne de hard discount. Aujourd’hui, il est convoqué pour un vol de sept paires de lunettes aux Halles de Châtelet, survenu quelques heures après une manifestation qu’il a rejoint « par calcul financier ».

Une marchandise d’un montant total de 200 euros, selon son avocat, qu’il était en train de revendre au moment de son interpellation. « Je sais que c’est mal, mais ma famille a besoin d’argent, confie-t-il. Ma mère vit seule avec mes frères et sœurs, ils comptent sur moi. » Il sera condamné à huit mois de prison avec sursis et à une obligation de quitter le territoire.

À cette réalité sociale, qui éclate crûment dans les tribunaux, le gouvernement n’a pour le moment opposé aucune réponse politique, préférant les annonces répressives, tant sur les volets policier que judiciaire, aux solutions concrètes pour lutter contre la vie chère. En particulier pour les catégories les plus fragiles, affaiblies par les politiques menées depuis dix ans. « Dans le moment que nous vivons, il faut, une bonne fois pour toutes, choisir son camp entre la violence et la République », s’est époumoné le premier ministre, Sébastien Lecornu, à l’Assemblée nationale mardi 20 octobre.

« Il existe un désespoir profond, observe Fabien Truong. Croire que ce qu’il s’est passé relève seulement d’une question d’ordre public, c’est ne pas comprendre la réalité concrète des fins de mois et de la vie dans les quartiers populaires. » « Ne pas prendre en compte cette histoire sociale, c’est les déshumaniser », surenchérit Patrick Bruneteaux, ce que s’échine à faire l’extrême droite en décrivant les auteurs de ces actes comme des « pillards criminels ».

Comment les décrire alors ? Lundi 19 octobre, au tribunal judiciaire de Paris, Andy, 23 ans, sans aucun casier judiciaire, mis en cause pour avoir participé au désordre sur les Champs-Élysées, ne trouvait que ces mots pour s’expliquer : « J’ai pas réfléchi, mais j’ai peur pour l’avenir. »

source : article de Anthony Cortés publié par l’humanité du 21 octobre 2026

 

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